À propos

Histoire de la famille Miner

par Cecilia Capocchi, D.E.A. en Histoire

L’histoire de la famille Miner est étroitement liée aux débuts de l’histoire de la ville de Granby. Dans les années 1820, la famille de Harlow Miner figurait déjà parmi les 17 familles qui habitaient1 Granby. Le hameau, qui comptait quelques familles de pionniers, s’apprêtait à se transformer en village dynamique.

Harlow Miner

Fils du médecin Allen Miner, Harlow Miner part à l’âge de 19 ans de Saint-Armand, près de Philipsburg, pour se rendre à Sherbrooke. Pendant le voyage, il s’arrête à Granby pour y passer la nuit. Il n’en repartira jamais. Il y ouvrira une cordonnerie, où il travaillera dans la fabrication des bottes et chaussures. Ce pionnier de l’industrie a trouvé dans l’économie naissante de Granby un cadre propice à son esprit d’entreprise.

Histoire de la famille Miner

Quelques années plus tard, en 1829, Harlow Miner met sur pied une des premières entreprise du village : il installe une tannerie sur la rive est de la rivière Yamaska, située près du pont2, au sud du barrage à peine construit3.

Granby est alors un centre en pleine expansion : marchands, artisans et entrepreneurs viennent habiter le village, contribuant ainsi à la croissance économique et démographique. La petite communauté qui en résulte bourdonne d’activités : de nouveaux bâtiments et de nouvelles maisons se construisent, des infrastructures se mettent en place. Parmi celles-ci : des écoles, des églises, un bureau de poste ainsi qu’un service de diligence4.

Harlow Miner participe à l’effervescence du village en s’impliquant aussi dans la vie communautaire. En 1829, il fait parti du premier conseil de syndics pour mettre sur pied la première école de Granby. Celle-ci ouvre ses portes en 1831 à tous les enfants du village, riches ou pauvres qu’ils soient5. En 1841, il participe à une campagne de levée de fonds pour la construction d’une église congrégationaliste. Quand celle-ci sera détruite par un incendie, quelques années plus tard, il fera partie du comité pour la reconstruction6.

Pendant ce temps, les affaires de Harlow Miner évoluent parallèlement à la croissance du village. Trente ans après la mise sur pied de la tannerie, en 1862, il fonde la « H. Miner & Son » en s’associant à son fils aîné Stephen Henderson Campbell Miner. Le sens des affaires et l’entrepreneurship de ce dernier dominera l’industrie granbyenne pendant plus de soixante ans.

Stephen H.C. Miner – les débuts d’un grand industriel

 Stephen Henderson Campbell Miner naît à Granby le 22 mars 1822 de Harlow Miner et de Sarah Woodword. Il fait ses premières études à l’école communale et au Granby Academy, pour les poursuivre ensuite dans des collèges au Vermont et à Saint-Hyacinthe. Il souhaite par la suite faire des études de droit à New York, mais malheureusement il se voit obligé d’abandonner son projet à cause d’un litige qui, entre 1850 et 1855, opposera son père à Francis G. Gilmour, propriétaire d’une fabrique de potasse accusé d’avoir négligé l’entretien de la partie du barrage lui appartenant. Le litige entame lourdement la fortune de la famille Miner et le jeune Stephen est forcé de travailler à la tannerie de son père7. C’est là qu’il s’initiera au monde des affaires.

Stephen Miner, suite à la fondation de la « H. Miner & Son », modernise la tannerie qui perdra ainsi son caractère artisanal. Premièrement, il fait installer une machine à vapeur qui double la force motrice et fait ajouter 44 nouveaux bassins de trempage aux 16 déjà existants. La tannerie peut ainsi augmenter sa production annuelle à 14 000 peaux. Deuxièmement, à travers une série de transactions foncières, il arrive en 1875 à posséder le contrôle du pouvoir énergétique de la rivière8. Puis, il renforce les liens avec les grossistes de Montréal. Enfin, en 1875, il fait construire une deuxième tannerie, dont la production annuelle est de 55 000 peaux.

Grâce à Stephen Miner, les activités de la tannerie Miner se consolident, tout en conservant une excellente qualité de produits, lui permettant de se distinguer dans le marché du cuir. La preuve en est le prix d’excellence que la tannerie méritera en 1876, lors de la Centennial Exhibition de Philadelphie, grâce à ses échantillons produits à l’usine de Granby9.

Désormais seul à la direction de l’usine, depuis que son père est mort accidentellement lors des travaux de reconstruction de la First Congregational Church, Stephen Miner ne tarde pas à devenir l’homme d’affaires le plus important de la ville et son entreprise la plus prospère. La tannerie survit à la crise économique mondiale du milieu des années 1870 et reste pendant longtemps le plus gros employeur de la ville. Elle arrive même à être active sur les grands marchés canadiens et américains10.

Bref, la tannerie de Stephen Miner constitue un important moteur économique de Granby, sollicitant la création de nombreuses autres activités économiques reliées, telles que les commerces d’approvisionnement pour l’exportation et les emplois liés à l’exploitation des prucheraies. En effet, le tanin produit à partir du broyage d’écorces de pruches était essentiel au processus de tannerie des peaux11.

Granby à l’époque de Stephen Miner

Le Granby que Stephen Miner habite est désormais un centre de commerce et d’industrie. La ville met en place des structures administratives et politiques (en 1859 le premier maire de Granby est élu)12 ainsi que de nouveaux services municipaux (en 1876 une brigade d’incendie est formé). En 1877, la ligne de chemin de fer qui relie Sherbrooke à Montréal est complétée, apportant une plus grande facilité de mouvements des gens et des produits du commerce. Plus tard, l’arrivée de l’électricité et du téléphone transforment davantage la vie des gens. Parallèlement à ces innovations, la vie urbaine et sociale se développe : autour des années 1880 plusieurs journaux sont fondés, d’autres églises sont construites et de nouvelles institutions sont créées.

Stephen Miner, en plus de contribuer au développement économique de la ville, participe aussi à sa vie politique. En 1872, il se fait élire conseiller municipal et l’année suivante, maire. Il sera élu une deuxième fois en 1892, pour un mandat qu’il exercera jusqu’à sa mort, en 1911. Sous sa direction en tant que maire, le village prend son essor vers le progrès. Lors de son premier mandat, il met sur pied le premier bureau de santé de la ville, ainsi que le premier corps policier. Il entreprend aussi des démarches pour obtenir d’Ottawa des subventions pour construire un nouvel hôtel de ville sur la rue Principale, qui est inauguré en 1876. Malheureusement, cet hôtel de ville sera détruit trois ans plus tard, lors d’un incendie qui ravagea le centre-ville de Granby. Enfin, sous son deuxième mandat, il entreprend d’importants travaux pour la construction de l’aqueduc et des égouts municipaux13.

Autres entreprises de Stephen Miner

Stephen Miner a donc fait beaucoup de chemin depuis son entrée dans le monde des affaires. Mais son sens des affaires ne se limite pas au domaine du cuir : attiré par l’expansion du marché du bois scié, il loue en 1865 un moulin à scie. L’exploitation de celui-ci lui rapporte tellement d’argent la première année qu’il décide de l’acheter. Il acquiert ainsi les terrains bordant la rivière et le droit sur le barrage qui se trouve sur la Yamaska, à la hauteur des cimetières de la rue Cowie. En 1880, avec le barrage qui sert à la tannerie et le barrage du moulin à scie, il possède le contrôle complet sur le pouvoir hydraulique du village.

Au cours des années suivantes, il acquiert tous les lots qui bordent la rivière jusqu’à la rue Saint-Charles.

Le moulin à scie du village, dont la production est maintenant de 4 millions de pieds de bois par ans, poursuivra ses activités jusqu’en 1896, lorsque les installations seront rasées au sol par un incendie. Stephen Miner décidera de ne pas reconstruire le moulin.

À la même époque, Stephen Miner s’associe avec un américain pour ouvrir une cour à bois à Whitehall, au sud du lac Champlain, pour y recevoir les pièces de 2 à 4po et de 3 à 4po qu’il envoie par ses propres bateaux. En outre, il achète, en 1880, 4 000 acres de terre à bois dans le canton de Stukely et construit à Roxton Sud un petit complexe industriel, le Miner’s Mill, qui possède les installation de sciage les plus modernes de toute la région14.

Enfin, Stephen Miner s’implique financièrement dans l’entreprise de ses frères William Woodword Miner et Harlow jr. Miner, la « Miner’s Carriage », une fabrique de voitures à chevaux, qui sera active jusqu’en 188015.

La Granby Rubber

À partir de 1883, Stephen Miner abandonne progressivement la production du cuir en raison de l’extinction de la ressource d’écorces de pruche et de la concurrence des cuirs américains. La fermeture de la vieille tannerie sera le premier pas en ce sens. En 1895, l’incendie qui brûle les installations restantes de l’usine marque la fin des activités de tannerie de la famille Miner.

Vers le début des années 1890, Stephen Miner se lance dans l’industrie du caoutchouc qui est en plein essor, et fonde la « Granby Rubber ». Situé sur le côté sud de la rue Cowie, à l’intersection de la rue Saint-Charles, l’usine se spécialise dans la production de bottes et de couvre-chaussures en caoutchouc.

Cette nouvelle entreprise n’a pas de difficulté à décoller : déjà en 1891 l’usine emploie 250 ouvriers et fabrique 40 000 paires de couvre-chaussures par année.

Quelques années plus tard, au début du siècle nouveau, la Granby Rubber est achetée par la « Canadian Rubber Co. », la plus grande entreprise de caoutchouc au Canada. En 1907, la Canadian Rubber Co. contrôle six usines de caoutchouc. On place Stephen Miner à la tête du « holding ». Dans la même année, il devient vice-président de l’Eastern Township Bank16.

Stephen Miner est désormais un homme d’affaires d’envergure nationale, riche et puissant. Avec sa participation à la mise sur pied en 1897 de la mine de charbon « Coal & Coke Co. » en Alberta et ses investissements dans les mines d’or et les exploitations forestières en Colombie-Britannique, la richesse de Stephen Miner atteint son apogée17.

La Miner Rubber

Miner Rubber
La Miner Rubber, vers 1935.
(Fonds Horace Boivin, Société d’histoire de la Haute-Yamaska)

Malgré les richesses accumulées, l’esprit d’entreprenariat de Stephen Miner demeure vif. Lorsque la « Canadian Consolidated », entreprise à laquelle il est associé, passe sous le contrôle de la compagnie américaine « United Rubber », Stephen Miner décide de combattre ce géant du caoutchouc. Âgé de plus de soixante-dix ans, il investit un million de dollar dans la fondation de la « Miner Rubber », une nouvelle usine de produits en caoutchouc, équipée de la machinerie provenant des meilleurs fabricants au monde. L’usine commence sa production en 1911, peu de temps avant la mort de Stephen Miner.

Avec la mort de Stephen Miner, une époque de l’industrie granbyenne termine. Ses funérailles sont celles d’un homme admiré et estimé de ses concitoyens, justement considéré comme le père de l’industrie locale. Toute la population de Granby y participe et le conseil municipal proclame trente jours de deuil.

Cependant, la Miner Rubber continue de fonctionner et de produire. La continuation et l’expansion de la compagnie sont en effet assurées par William Harlow Miner, fils de William Woodward Miner, le frère de Stephen Miner.

William Harlow Miner, août 1956.
(Fonds famille Miner, photo : Canadian Newspaper Service, Société d’histoire de la Haute-Yamaska)

William H. Miner travaillait au sein de la compagnie de son oncle depuis déjà plusieurs années. Sous son habile direction, la Miner Rubber arrive à employer plus de mille travailleurs pendant la Première Guerre mondiale18. Dans les années 1930, elle demeure l’entreprise la plus importante de Granby et exporte ses bottes, couvre-chaussures et vêtements en caoutchouc dans plus de cinquante pays. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, elle se converti à la production militaire, en particulier dans la fabrication de masques à gaz, de toiles et de bottes en caoutchouc19.

Dans l’après-guerre, malgré qu’elle soit affectée par la concurrence étrangère grandissante, la Miner Rubber reste relativement prospère. Elle possède des bureaux de vente à Montréal, Québec, Ottawa, Toronto, Winnipeg et Halifax.

William H. Miner meurt en 1960. La direction de la Granby Rubber est assurée par son fils, John William Henderson Miner, déjà vice-président de la compagnie. Ce dernier n’a pas le temps de laisser sa marque à l’entreprise, s’éteignant à peine dix ans après le décès de son père. Le destin de la compagnie est alors confié à Kazimierez Lubecki, mari de Sara Elizabeth Miner, la sœur de John William Henderson.

À partir des années 1960-1970, les profits de l’entreprise commencent à décroître en raison de l’incapacité à concurrencer les produits en caoutchouc provenant de pays du tiers-monde qui envahissent le marché canadien. Lorsque les restrictions douanières restantes tombent en 1974, accordant la libre entrée au Canada aux couvre-chaussures et aux bottes en caoutchouc, la Miner Rubber succombe. C’est ainsi que quelques années plus tard, en 1982, quelques mois avant sa faillite, la plus grande usine de l’histoire de Granby est obligée de cesser ses activités20.

Lubecki : un immigrant polonais à Granby

Kazimier Lubecki a immigré au Canada après la Deuxième Guerre avec son épouse Sara Elizabeth Miner. En fait, comme plusieurs anglophones de Granby, à la suite de l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale, Sara Elizabeth Miner et sa sœur Nora Eleanor Mabel Miner sentent le devoir de participer au conflit pour servir la cause des Alliés. C’est ainsi qu’en 1940, les deux sœurs Miner s’enrôlent dans le Service de transport de la Croix Rouge à Montréal, où elles reçoivent un entraînement de conduite et entretien mécanique des véhicules lourdes. En 1941, elles vont rejoindre les lignes du FANY (First Aid Nursing Yeomanry), le plus ancien corps féminin britannique spécialisé dans les soins infirmiers, mais qui s’occupe aussi de transport et de télégraphie durant cette guerre. La mission du FANY était d’aider l’armée polonaise, battue par les Allemands en 1939 et réfugiée en Ecosse, à reconvertir sa cavalerie en unités mécaniques. Comme peu de Polonais étaient familiers avec les équipements motorisés, la conduite des automobiles de service, des ambulances et des camions, ainsi que l’entretien mécanique furent confiés aux femmes du FANY. Nora Miner fut assignée au service ambulancier alors que sa sœur Sara Elizabeth devint chauffeur pour les officiers polonais. C’est ainsi que cette dernière rencontra le lieutenant Kazimierez Lubecki, qu’elle marie en 194421.

John Miner, sa conjointe Joan Redpath, William H. Miner, Elizabeth Miner et son mari Kazimierz Lubecki.
(Fonds famille Miner, Société d’histoire de la Haute-Yamaska)

La ferme Miner

Sara Elizabeth Miner est aussi celle qui, à la mort de William Harlow Miner en 1960, hérite de « Flint House », la maison en pierre qui se trouve à l’intersection des rues Mountain et Robitaille. Cette maison de ferme, située sur un terrain d’une centaine d’acres dénommé Granby Hill, fut achetée par William Harlow Miner en 1946. La maison et ses terres s’ajoutent aux centaines d’acres entourant la rue Mountain qui appartiennent déjà à la famille Miner. Parmi ces propriétés, il y a aussi la « Pine Tree Farm ».

La Pine Tree Farm est achetée par William Harlow Miner. On y élève, dans les années 1920, des vaches de race Jersey qui produisent une bonne quantité de lait. Le lait est régulièrement vendu à la laiterie Leclerc qui le revend aux habitants de Granby. Les vaches Jersey sont la fierté de la ferme, tant et si bien qu’en 1936 la ferme concourrait pour la médaille d’or au concours du mérite agricole. En plus des vaches, on y élève des poules pour la vente d’œufs, des brebis et des porcs. Outre les animaux, la ferme possède un verger, où on cultive des pommiers, un potager pour les légumes (surtout des pommes de terre) et des érables à sucre pour les produits de l’érable.

William H. Miner fait construire, dans les années 1930, la fameuse grange rouge qui encore aujourd’hui se trouve sur le terrain de la ferme.

Rédigé par Cecilia Capocchi, D.E.A.en Histoire, mars 2009.


  1. Historie de Granby, Mario Gendron, Johanne Rochon, Richard Racine, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, p. 18.
  2. Aujourd’hui le pont de la rue Mountain.
  3. Ibid.
  4. Ibid., p.18-46.
  5. Ibid., p. 36.
  6. Ibid., p. 42.
  7. Ibid.
  8. Ibid.
  9. Ibid., p. 78.
  10. Ibid., p. 75.
  11. Ibid., p.70-71.
  12. Ibid., p.53-57.
  13. Ibid., p.54-55.
  14. Ibid., p.78-79.
  15. Ibid., p.81.
  16. Ibid., p.105.
  17. Ibid., p.106.
  18. Ibid., p. 108.
  19. Ibid., p.165.
  20. Ibid., p.403.
  21. Ibid., p. 236.

 

J’ai la nostalgie d’une de ces vieilles routes sinueuses et inhabitées qui mènent hors des villes…une route qui conduise aux confins de la terre…où l’esprit est libre.

~Henry David Thoreau